Hier en Corse


Corse Matin : 40 ans d'archives

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7 janvier 1982 : « François Bornea, le 'dernier bandit corse', n'est plus »

Publié le 17 novembre 2018 à 3:10

 L’ancien gendarme devenu bandit a disparu à Zonza à l’âge de 77 ans. François Bornea est entré dans la légende de ces seigneurs au « palais vert » qui ont peuplé la solitude du maquis et tracé leur destin entre le bien et le mal. François Bornea n’aimait pas trop les journalistes ; il expliquait que chaque fois qu’il rencontrait un journaliste parisien, un tissu d’inepties et d’inexactitudes lui causèrent un tas d’ennuis. Aussi ne s’est-il jamais ouvert à aucun d’entre eux, ni même à des cinéastes, dont René Clair, ou à des romanciers parmi lesquels son ami Auguste Le Breton.

Cet homme, au visage intelligent, au regard d’aigle, connut aussi une vie tumultueuse que peut l’être une vie de bandit. De retour du service militaire, il sollicite, en 1925, son admission dans la gendarmerie maritime de Toulon. Là-bas, au sein de la colonie corse, nombreux sont les souteneurs menant la « belle vie ». Il glisse sur la mauvaise pente et la « disgrazia » l’attendra au détour de sa vie.

Radié des cadres de la gendarmerie, il s’installe chez ses parents, ç Guitera, où il effectue, ici et là, de petits travaux. Pendant cette période, les « exploits » du bandit Joseph Bartoli, qui terrorise la région du Taravo, ne le laissent pas indifférent. Aussi, les deux hommes se rencontreront-ils un soir dans un café de Cozzano.

C’est le début d’une longue liste de forfaits qui dureront quelques mois, notamment l’attaque façon far West de la voiture d’Ange Marsili assurant la liason entre Ajaccio et Zicavo. Les deux hors-la-loi vont même jusqu’à ordonner la fermeture des cafés à partir de 22h et interdire aux gendarmes de la région de sortir en armes !

En 1934, François Bornea se constituera prisonnier à la gendarmerie de Levie après avoir tenu le maquis pendant sept ans. La cour d’assises de Bastia le condamne à cinq ans d’emprisonnement. Après avoir payé sa dette, il est mobilisé en septembre 1939 et incorporé au 173ème régiment d’infanterie. A la fin des hostilités, il s’installe à Zonza où il coulera des jours paisibles.

« Voyez la pureté de notre ciel au-dessus des montagnes, et voyez aussi, du côté de la mer, ces nuées orageuses qui montent comme des mauvais courants. Ce sont ces courants qui jadis, dans un moment de folie et d’égarement, ont fait de nous des bandits, des êtres violents, vindicatifs, méchants » avait-il expliqué un jour à un écrivain le rencontrant. (M.Muraccioli)



7 novembre 1985 : « Isabelle Ciaravola, une jeune étoile ajaccienne parmi les constellations de la capitale »

Publié le 15 novembre 2018 à 11:00

 Une très bonne nouvelle pour la musique et la danse insulaire. Une jeune Ajaccienne, âgée de treize ans, est lauréate du Conservatoire national supérieur de la musique et de la danse de Paris. Mlle Ciaravola a réussi le concours d’entrée et qui réunissait cent soixante-dix candidates venues de tous les coins de France. Quatorze danseuses ont été retenues.

Ce succès ravit ses professeurs d’Ajaccio, Mmes Rouvière et Gozzi-Portal, mais aussi celui de Paris, M. Daniel Franck, professeur au Théâtre national de l’Opéra et de l’académie Chaptal. C’est dans la classe de Mlle Christiane Vaussard qu’elle poursuivra ses études de danse.

Un nouveau succès pour la famille Ciaravola-Minighetti qui s’était déjà distinguée cette année à travers la sœur aînée Emmanuelle, 16 ans, qui s’est vue décerner la médaille d’or du conservatoire d’Ajaccio pour son talent en tant que pianiste. (AC)


28 aout 1981 : « Mme Lucie Romanetti, première femme gardienne de la paix en Corse »

Publié le 15 novembre 2018 à 6:30

 Depuis janvier 1972, elle est agent de police. Cette gardienne de la paix, originaire d’Ocana et de Calcataggio, est la première femme à exercer ce métier en Corse. Elle a été affectée à la police de l’aéroport de Campo dell’Oro.

Pour rentrer dans la police, elle a suivi un stage de cinq mois à Reims. Au cours de celui-ci, elle a reçu l’instruction nécessaire sur tout ce qui concerne le travail d’un gardien de la paix. Apte à se défendre (elle a pris des cours de self-defense), elle a également suivi des cours de secourisme afin de prodiguer les premiers soins à un blessé. De plus, elle a suivi des exercices de tir avec démontage et remontage des armes qu’elle manipule.

Le sport n’était pas exclu de la formation puisque Mme Romanetti prenait part deux fois par semaine à un footing de huit kilomètres et à des courses de vitesse sur 60 et 600 mètres. (André Carcopino)


23 Aout 1984 : « Vincent Orsini, le président de la République Libre de Macchione »

Publié le 6 novembre 2018 à 8:20

 Aux alentours de Bastia, une bâtisse lance depuis sa porte d’entrée un bienveillant appel : « Salut, Puissant du jour, au gueux sans toit, seul, ou avec une escorte, ici le nombre peu importe, car, sans mesure est notre foi, visiteur, pousse cette porte du Macchione, comme chez toi. Sans préjugés d’aucune sorte, avec nous, chante, mange et bois. Au moment de partir, emporte nos vœux de paix, de bonheur et de joie. »

Cette affichette est apposée sur la porte du palais présidentiel de la République libre du Macchione. Le pays est gouverné par Vincent Orsini. On a tout dit sur l’auteur de la ‘Barcarolle’. On a parlé de son talent, de sa maison, de son livre d’or et de ses mémorables soirées.

Sur les hauteurs de Lupino, une pancarte indique aux promeneurs les chemins du plus petit Etat du monde. Le président accueille les visiteurs avec sa guitare. De sa voix forte et sûre, il ponctue de vers doux ou amers les phrases qu’il ne trouve pas assez imagées.

De ses souvenirs du temps où il animait les salons de la haute société florentine, il rapporte des anecdotes de bon vivant. Anecdotes qu’il mime comme un comédien. Auteur de 300 chansons, il ne quitte pas sa guitare. Eternellement souriant et optimiste, il jure de bonne foi que quoiqu’il arrive de par le monde, il suffit de chanter : « Il ne faut pas en faire un drame. » (Anne-Marie Pastorino)



20 Aout 1984 : « Le pianiste du vieux port »

Publié le 6 novembre 2018 à 7:30

 Des airs de Scott Joplin et d’Errol Garner viennent mourir dans les cocktails. Bernard Maury, pianiste de bar dans un établissement du vieux port de Bastia, est très lucide sur son actuelle situation. Ce musicien accompli, chef d’orchestre des « Trois Maillets » dans le quartier latin, admet que les bons pianistes sont rares dans les bars.

Pour un artiste, il admet qu’il est dangereux de s’adonner à la musique de fond à longue échéance. Il lui faut se mettre à la portée du public, qui bien souvent veut entendre du « commercial ». Pas de création, peu d’expression : métier frustrant s’il en est. Bernard Maury ajoute tout de même qu’il jouit d’une liberté quelquefois appréciable.(Anne-Marie Pastorino)


27 Juillet 1996 : "André Biancarelli : 50 ans d'histoire de Porto-Vecchio en 16mm"

Publié le 29 octobre 2018 à 7:15

Cinquante ans de l’histoire de Porto-Vecchio (de 1945 à nos jours) contée sur une bobine de 16mm, un film muet de près de quatre heures. C’est le précieux héritage que vient de léguer un enfant de la ville à sa grande famille porto-vecchiaise. Ces séquences de 15 minutes mises bout à bout se présentent comme un kaleidoscope magique. On pourra découvrir ce document en projection publique lors de l’inauguration de la cinémathèque régionale, prévue au début de l’année 1997.


Aujourd’hui âgé de 82 ans, André Biancarelli a toujours le même regard malicieux lorsqu’il évoque tous ses souvenirs. Il se souvient de chaque image, des circonstances du tournage, de la luminosité, du choix et de l’ouverture de l’objectif. Tous ces éléments ont été minutieusement consignés sur un cahier au fil des ans, au fil des prises de vues.

Né en 1913, il fait sa scolarité à Bastia. Il restera quelques années jusqu’à ce que, poussé par son correspondant, M. Fontaine, directeur des Chemins de Fer, il parte pour Toulon à l’école de Mestrance comme élève électro-mécanicien. Embarqué tout d’abord sur le sous-marin La Monge puis sur le cuirassé Paris. Il rentre à Porto-Vecchio en 1937. « Je n’en veux pas à mon père. Il fallait le comprendre. J’étais le fils unique et c’était normal. »

Mais parce qu’il a une formation qui ne convenir à l’élevage des bovins, il va devenir sans le savoir un personnage hors du commun, à mille lieux des préoccupations du moment.

C’est en 1934 qu’il ouvre son premier atelier d’électricité et son premier commerce : ‘Paris Lumière’, rue Jérôme Leandri. « L’électricité venait de faire son apparition à Porto-Vecchio et je faisais des installations, des réparations, et vendais lustres et lumières. Les ânes, curieux du reflet, venaient donner des coups de têtes dans la vitrine. »

Puis il reprend le cinéma ‘L’Oriental’. Il organise cinq séances hebdomadaires, à raison de deux films par semaine. Plus tard, il ouvrira ‘Le Cyrnos’ à Bonifacio. En 1945, il ouvre ‘Le Moulin de la Chanson’ sur la place de la République à Porto-Vecchio. Là s’exposent toutes les nouveautés de Pathé Marconi, la Voix de son Maître, Ideal, Bruswick, Polidor, Paramount. Il acquiert une caméra Paillard 16mm à clef, avec triple objectif. C’est le début d’une passion. « Je filmais sans but précis au début. Porto-Vecchio à l’époque, c’était Clochemerle tous les jours. Lorsque j’ai projeté « Le Diable au Corps », des gens sont venus voir mon père pour se plaindre et crier à la débauche. » Chaque soir, il projette 15 minutes de la vie quotidienne. Ce n’est pour lui qu’un amusement fait fureur.

Au fil des ans va émerger des kilomètres de bobines. Lorsqu’il fermera « Paris Lumière » en 1958,« Le Moulin de la Chanson » ,« Le Cyrnos » en 1962 et « L’Oriental » en 1965, il continuera caméra au poing à engranger des milliers d’images.

Il y a tout juste un an, il prend la décision de coller bout à bout toutes les séquences de 15 minutes qu’il a minutieusement archivées.


Certaines sont inédites et n’ont jamais été projetées à « L’Oriental ». D’autres sont connues comme ce coucher de soleil à Palombaggia donné à Paul Meurice pour le montage de ‘L’œil du Monocle’. Par son acte, il veut léguer un témoignage à la collectivité. Nulle part en Corse, cinquante années de l’évolution d’une cité n’ont ainsi été mémorisées.

André Biancarelli a immortalisé les sites du ‘Pinonu’ de Palombaggia, les plages voisines, les anciens bergers de Picovaggia, les cérémonies commémoratives au monument aux Morts, les premières recherches archéologiques avec Grosjean, l’arrivée des premiers touristes sur les plages, des artistes, des hommes politiques (Barre, Chirac, Debré…), les élections, la crue du Stabiacciu de 1966, les processions, l’arrivée de la Légion étrangère à Bonifacio, les matchs de football…(Louis Bernardini)

31 Octobre 1987 : « Jean-Paul Quilicci, l'homme de Bavella »

Publié le 23 octobre 2018 à 11:05

 Dans toute l’ile, pour tous ceux que passionnent l’univers de la montagne, le nom qui s’identifie le plus à l’escalade est bien celui de Jean-Paul Quilicci. En mai dernier, il a été à la tête des six Corses qui ont escaladé plusieurs sommets supérieurs à 6.000 mètres d’altitude en Bolivie.

« La montagne corse est celle que je préfère. C’est là que dès l’enfance, j’ai satisfait ma passion de l’aventure ! J’y ai affronté bien des embûches, mais c’est là que je me sens pleinement un homme et que j’ai contemplé les plus beaux spectacles. »

Après un accident de moto et cinq années de réeducation, il s’est hissé au premier rang de la haute montagne. L’agent du P.N.R.C fait aussi profiter les autres de son expérience. Avec son compère Henri Agresti, il a édité « Les cent plus belles courses randonnées ». Un travail commencé en 1980 et terminé en 1986. Il a fallu reconnaitre puis transcrire chaque course. (J.C Lanfranchi)



5 Mars 1974 : « Il devient verrier...pour reconstruire la Corse »

Publié le 22 octobre 2018 à 5:20

 Philosophe, Jean-Paul Vincensini est ce jeune licencié en droit, titulaire d’une maitrise d’histoire et d’un diplôme d’ingénieur en aménagement touristiques, qui a tout abandonné pour repartir à zéro.

« Le barreau, la magistrature, ne me convenant pas, j’avais pensé au tourisme. Et puis j’ai vite compris qu’une telle profession m’obligerais à participer à la détérioration de la Corse. Alors, je suis devenu verrier, tout simplement parce qu’il n’y en avait pas en Corse. Et surtout parce que ce métier allait me permettre de participer à la reconstruction de la Corse. »

« Il s’agit d’un art du feu. Assembler des morceaux de verre, les cuire, les colorer pour faire des vitraux, par exemple. Je travaille essentiellement avec la Corsicada et le groupe Monumenti. »

Natif de San Lorenzu, où l’installation de cinq artisans a relancé l’économie, il anime l’association A Rustaghja pour l’animation et la sauvegarde de la Castagniccia. « Toutes ces activités conduisent au bonheur, je crois…. » (J-B Suzzoni)



2 mars 1974 : « Mlle Moussouris, depuis vingt ans sténotypiste du Conseil Général »

Publié le 22 octobre 2018 à 4:15

 Neuf heures. La silhouette menue, vêtue d’un pantalon marron et d’une tunique à fleurs, camaïeu châtaigne, avec ses cheveux coupés courts et ses yeux pétillants d’intelligence et de curiosité, Mlle Suzanne Moussouris vous reçoit, charmante hôtesse, au bar de l’hôtel des Etrangers. « Voici vingt ans que je descends dans cet hôtel. Je m’y sens chez moi. »

Depuis 1954, elle est la sténotypiste du Conseil général. « Pour lui, je lâche tout autre engagement à Paris ou ailleurs. Je n’ai manqué qu’une seule session. »

Dans le sanctuaire de la petite assemblée, elle a toujours sa place retenue à une table sous la tribune. Ses doigts courent sur le clavier à une vitesse vertigineuse et, sur le ruban de papier s’impriment une multitude de petits signes indéchiffrables pour le profane.

«Je fais ce métier depuis 1947. J’ai eu le temps d’apprendre à ne plus être esclave de ma machine. Je peux suivre les débats ou bien m’évader tout en continuant à taper sur mes touches. »

Elle consacre huit heures par jour à la retranscription des débats. Une heure et demie de prise correspond à soixantes pages dactylographiées. Mlle Moussouris refuse de confier cette tâche de retranscription à quiconque :

L’ensemble des dossiers lui est communiqué par le secrétaire général, M. Pierre-Louis Silvani.

De nombreux clients la réclament. Après la session du conseil économique et social, elle sera mardi à un diner-débat aux côtés du ministre du travail, M. Gorse, mercredi au comité des programmes de télévision à l’O.R.T.F. Parmi ses plus anciens clients, le Conseil de l’Ordre des architectes, la Direction nationale des assurances, les colloques médicaux, etc…

La plupart de ses souvenirs se rattachent à des noms célèbres : Raymond Arch qu’elle a suivi pendant 17 ans, Jean Rostand qui se disait « dépassé par sa merveilleuse petite machine », le procès de deux S.S en 1952 au tribunal militaire de Paris, la Charte de Lagos, le cardinal Danielou, Antoine Pinay…

Elle prend tout de même des vacances au mois d’aout, en période consacré à une cure pour l’arthrose cervicale : « Mon métier est une épreuve d’endurance pour la colonne vertébrale. »

Ses hobbies ? Le bridge, le football corse et les romans d’Exbrayat et la poésie. (M.M Pugliesi Conti)



17 décembre 1977 : « L'ancien gardien de prison est devenu dresseurs de boeufs, à Corsoli »

Publié le 16 octobre 2018 à 10:35

 Reflet bucolique qui marque à peine la rudesse d’une existence au rythme des saisons et des intempéries, chacune des photos de notre collaborateur Antoine Feracci raconte les jours austères et paisibles de Jean Olivieri. Retourné depuis 1972 dans son hameau natal de Corsoli, après une retraite anticipée de gardien de prison et avide d’occuper ses loisirs, il a décidé de faire ce que d’autres ne faisaient plus. Il a renoué avec une tradition familiale : le labour et le dressage des bœufs. Ce seigneur de 58 ans arpente des terres interdites aux engins motorisés et en sept jours, il dresse des bœufs, les accoutume au « coppiu » de châtaigniers, tant et si bien que l’araire ancestral trace ses sillons sans dévier d’un pouce. Il arrive parfois que l’animal soit rétif et refuse de se plier au joug. Dès lors, il est irrémédiablement destiné au boucher. Jean Olivieri dispose d’une réserve de dix bœufs. A tour de rôle, il leur communique tout ce qu’ils doivent savoir du terrain et des saisons. Il apprend à les connaitre et ensemble ils ouvrent la terre féconde. Une fois dressé, les bœufs sont vendus. « L’argent ne s’en va pas aux Japon ou aux Etats-Unis, il reste en Corse. »


Mais Jean Olivieri ne se contente pas de vendre les bœufs qu’il a dressé, il en achète aussi afin de pouvoir les dresser. Notre laboureur a retrouvé les gestes de ses ancêtres et le bonheur. Il voudrait qu’il en soit de même pour tous ceux qui ont la possibilité de semer sur ces innombrables terrasses accrochées à flanc de montagne, témoins d’une richesse éteinte et qui ne demande qu’à revivre à nouveau l’époque de la tribbiera en ce mois de juillet où le soleil et les hommes communient dans la même chaleur.


21 février 1980 : « Le défi de Roger Caratini, l'homme curieux de tout »

Publié le 13 octobre 2018 à 4:30

 Tout savoir, faire le tour du champ des connaissances possibles afin de former son propre jugement, ce fut l’idéal de l’honnête homme. L’idée que la connaissance est une sphère à conquérir apparait à la Rennaissance. Dans cette course à l’érudition, toute volonté encyclopédique requiert la tâche de nombreux spécialistes.

Mais il arrive que la passion de la recherche arrive à guider l’homme seul. Une rencontre fortuite avec Pierre Bordas a fait de Roger Caratini, un Corse né à Paris, qui a sa maison à Canari, un prodige de l’érudition. Cet agrégé de philosophie a rédigé en solitaire les 23 volumes « Bordas Encyclopédie ». Une œuvre monumentale confectionnée à Canari et Ersa, entre autres.

Il se définit comme un humaniste, curieux de tout et soucieux de faire partager sa culture au plus grand nombre. 4 millions de volumes ont été vendus en dix ans !

En 1966, il choisit d’écrire une encyclopédie thématique possédant une classification qui satisfasse tous les spécialistes et réponde à des commodités de présentation. Son œuvre est la seule à utiliser la méthode de la règle de classification décimale universelle (D.C.U). Elle propose un exposé personnel de certaines questions fondamentales, afin d’avoir des clartés de tout.


Il aura fallu sept ans de travail à Roger Caratini pour « pondre » ces 23 volumes. Puis il a fallu établir la bibliographie de chaque ouvrage, réunir la documentation en différentes langues.

« L’humanisme, c’est la concupiscence. Le désir de tout jamais assouvi est un sentiment indispensable à l’organisation rationnelle et méthodique d’une encyclopédie, qui est le tout en un. » (Jean-Pierre Girolami)

22 fevrier 1975 : « Les témoignages photographiques d'Ange Tomasi attendent d'être la propriété d'une fondation »

Publié le 25 septembre 2018 à 9:00

Il y a un an, un visiteur allemand, demandait à Mme Ange Tomasi à quel âge était mort son mari. Celle-ci, veuve depuis Octobre 1950, lui répondait : « A 67 ans ». L’étranger s’en alla et lui dit : « Je croyais, Madame, qu’il avait vécu 150 ans. »

Cette réflexion fait mesurer combien est importante la collection de photographie dont est aujourd’hui gardienne son épouse.


Imaginez une salle tapissée de quatre pans de rayons de bois grimpant jusqu’au plafond. Sur chaque étagère se trouvent entre 10 et 20 boites numérotées et classées. C’est là que sont renfermées les clichés, témoignages de tel ou tel coin de la Corse et de la vie quotidienne de l’ile à travers diverses époques. Mme Tomasi elle-même en ignore le nombre. « Il doit y en avoir 20.000 à peu près. Le quart se trouve rangé à la cave. »

Aucune scène n’a échappé à l’objectif d’Ange Tomasi. De la vie religieuse à la vie rurale ou citadine. L’auteur a aussi réalisé une étude complète sur l’élevage en Corse. Ange Tomasi racheta à un collectionneur des clichés en 18 X 24 datés de 1885-1886.

Tous ces documents constituent un véritable musée que sa propriétaire voudrait léguer à la Corse. « J’aimerais tant qu’une fondation soit créée. J’ai le sentiment que si cette collection devient privée, elle sera perdue pout tout le monde. Ce patrimoine appartient à tous les Corses. » (MM.PC)



26 février 1974 : « Le clémentinier des quatre saisons : le rêve impossible d'un Corse venu du Maroc »

Publié le 25 septembre 2018 à 0:35

L’inventeur de la clémentine ‘des quatre saisons’ est Corse. René Ristorcelli est sec et musclé comme un pied de vigne. De la race des défricheurs, il a participé à l’expansion agricole du Maroc avant de devenir gérant de deux des propriétés du roi Hassan II. De retour en Corse avec son épouse depuis un mois, il vit pour le moment dans un hôtel bastiais. Propriétaire d’un terrain du côté de Casamozza, il va poursuivre incessamment son expérimentation sur le sol de ses aïeux.

« Je n’ai rien inventé. On n’invente pas la nature. C’est à la suite d’une mutation remarquée en 1945 sur un clémentinier ordinaire que m’est venue l’idée du clémentinier des quatre saisons. J’ai découvert un rameau mutant suite à une greffe ; c’était une branche extraordinairement chargée de clémentines en grappes. » Il prélève les premiers greffons et obtient des récoltes très abondantes de clémentines de gros calibres. « J’ai greffé 330 oranges navel avec ce nouveau clone en 1964, puis 220 citronniers en 1967. Les arbres produisaient toute l’année des fruits abondants. Je me suis attaché à rechercher une production précoce, c’est-à-dire 100% hors saison, assortie d’une seconde production presque normale fin décembre. »

En une dizaine d’années, il a greffé 1300 clémentiniers des quatre saisons, sur des souches de 35, 29 et 13 de plantation, avec plusieurs variétés de citrus comme intermédiaires. « Dans tous les cas, la fructification est identique, seuls les procédés culturaux apportent des variations. Sur ces arbres, la grappe de fruits caractéristique de la mutation apparait, représentant une hérédité transmissible et non dégénérée. »

En 1970, des clémentines ‘Ristorcelli’ étaient mises en vente à l’étranger. A Rungis, elles atteignent 12 F le kilo. Des scientifiques internationaux sont allés à sa rencontre mais des heurts se sont produits entre le praticien et les théoriciens. Par ailleurs, cette réalisation française, œuvre d’un agrumiculteur sans étiquette, est diversement accueillie en terre d’Islam. Excédé, il quitte le Maroc au début de cette année. Il va expérimenter les possibilités de la nouvelle clémentine en Corse. M. Ristorcelli pourrait paraphraser Verlaine en s’adressant à ses compatriotes : « Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches… » (J-C Lanfranchi)



4 Février 1995 : « Valentin, le facteur au grand coeur »

Publié le 14 septembre 2018 à 9:10


Des rivages de Galeria jusqu’à l’extrémité de la vallée du Fango, voilà près de 30 ans que Valentin le facteur sillonne la Balagne pour remplir sa mission. « Le 2 février, j’ai rendu ma sacoche après 32 ans de service des PTT. Le temps est passé si vite… »


Originaire de Montestremu, Valentin Simeoni, 55 ans, a choisi d’entrer dans les PTT car ce travail lui permettait de revenir au village. « Les quatre premières années à Paris ont été très dures, j’étais perdu ! Je suis arrivé à Galeria en 1968. J’étais au paradis, être chez moi et pouvoir servir des gens que j’aimais bien, c’était inespéré. Pour beaucoup, je suis devenu un repère. Mon rôle dépasse la distribution du courrier. J’aide des personnes âgées à remplir leurs papiers, je les conseille et les écoute. J’ai beaucoup appris au contact des anciens, ils ont tellement à donner.»

« Beaucoup de gens ne veulent pas installer de boite aux lettres ; elles me disent : ‘Valentin, si on met une boite, on te verra plus’ ». (Emmanuelle Pouquet)



20 Avril 1998 : « Gégé la Gouaille et son accordéon »

Publié le 18 août 2018 à 16:25

 On le connait bien à Ajaccio : regard malicieux, grosse lunettes…et son accordéon bien sûr ! On le voit assis sur son pliant sur le cours Napoléon qu’il pleuve, qu’il vente ou que le soleil cogne. Chez nous depuis 37 ans, il a sillonné toutes nos routes, s’est arrêté dans tous nos villages. Il a été cuisinier, ouvrier, toujours prêt à accepter un travail, « du moment que c’est honnête ! » Il a aussi été clown dans un tout petit cirque.

Il a eu son premier accordéon à 9 ans. Il en est à son 19ème et promet qu’il n’en aura pas plus de 20. « Après, je prends ma retraite. »


Gégé à la retraite, allons-donc ! Qui apostropherait les gens dans la rue ? Qui jouerait « La Comparsita » ? Non, c’est vraiment impossible ! (I.L)


13 Avril 1988 : « Ajaccio : une mini-majorette au destin européen »

Publié le 16 août 2018 à 14:40

 

Elle a tout juste huit ans. Prescilia Gentili est sans doute l’une des plus jeunes majorettes sélectionnées pour faire partie de l’équipe de France minimes et participer aux championnats d’Europe qui se dérouleront le 1er mai à Lyon. Formée par Mme Christine Carboni-Montagono au Twirling Club d’Ajaccio, elle aura sans doute à cœur de faire honneur à sa ville et à son club. (Photo Jo Mignucci)


26 Juillet 1998 « Le facteur de Girolata »

Publié le 25 juillet 2018 à 15:40

 On vient de très loin pour le voir, sans que cela modifie quoi que ce soit à son comportement. Hiver comme été depuis 14 ans, Guy Ceccaldi effectue à pied chaque matin ses huit kilomètres depuis le col de la Croix pour apporter le courrier aux habitants du port de pêche. Et cela en mois d’une heure. Son âne l’aide quelques fois. « Mais pas à chaque fois, parce que l’âne est trop lent. »

A l’épicerie du village, une vacancière, enveloppe à l’effigie du facteur en main, coule vers Guy un regard curieux : « Où est passé votre âne ? »

Est-ce que tout ça n’est pas trop fatiguant, pénible ? Il répond avec philosophie : « Je suis là pour ça ».

Aimé de tous pour son bon cœur, sa serviabilité, ce dévoué facteur suscite quand même une inquiétude : il devra bientôt prendre sa retraite…et qui sera assez dévoué pour reprendre le flambeau ? (Emilie Arraudeau)




6 Juin 1983 « Les assises du Var jugent Thomas Recco

Publié le 14 juillet 2018 à 14:55

 C’est à Draguignan que s’ouvrira le procès de Thomas Recco, accusé d’avoir commis six crimes à Carqueiranne et à Béziers. Tout permet de penser que les audiences se dérouleront dans un climat tendu étant donné l’horreur des crimes reprochés à l’accusé et à la haine que lui vouent les familles des victimes.

Les avocats de Recco ont tout tenté pour que ce procès ne se déroule pas à Draguignan où les jurés seront, selon eux, plus sensibilisés par cette affaire que ne l’auraient été d’autres devant une autre juridiction. L’avocat général, M. Brejoux, entend bien, pour sa part, obtenir de la cour que le procès aille jusqu’au verdict.


Recco avait été condamné en 1962 à la réclusion à perpétuité par les jurés de Bastia pour le meurtre d’un garde-pêche. On sait que s’il a toujours nié avait tué le 22 décembre 1979 trois caissières du ‘Mammouth’ de Béziers, il avait par contre avoué être l’auteur, le 18 janvier 1980, du meurtre à Carqueranne de M. Gilles Le Goff, de sa fille Sandrine, âgée de 12 ans, et d’un voisin, M. Jacques Coutrix. Par la suite, il a affirmé que ses révélations lui avaient été soutirées par la torture.

Il est, selon ses proches, totalement imprévisible. Capable de tout, il adore que l’on parle de lui.

Les débats seront dirigés par M. Brunet, conseilles à la cour d’appel d’Aix-en-Provence. Recco sera défendu par Mes. Lombard, Donsimoni, Lhote, Monneret et Bottai. La partie civile sera représentée par Mes Coste, Cabrillac, Baldy, Collard et Rivolet. (J-P.M)

*Thomas Recco a été introduit au banc des accusés, les cheveux tombant au-dessous des épaules, vêtu d’un costume trois pièces gris clair, d’une chemise blanche et d’une cravate bleu marine rayée. « Je suis innocent, je suis victime d’une machination, je suis le bouc-émissaire idéal, je fais mon chemin de croix comme Jésus Christ. » Philippe Le Goff, frère de Sandrine, une des victimes, s’adresse à lui : « Fumier, pourriture, je te tuerai ! » Recco s’assoit. Il lisse ses longs cheveux et de son étonnant regard bleu, ces yeux dont un témoin avait dit que lorsqu’on les avait vus une fois on ne pouvait jamais les oublier, il contemple le plafond.


Le chef d’escadron Daniel Bert est à la barre. C’est lui qui dirigea l’enquête à l’issue du triple meurtre de Carqueiranne. Il dépose avec beaucoup de précision. Dans son box, Thomas Recco donne des signes d’énervement. Puis il éclate : « Vous êtes des Ponce Pilate, vous avez trompé la justice et elle ferme les yeux ». L’officier de gendarmerie lui rétorque : « Je respecte l’uniforme et je ne tolérerai pas que ce soit un Recco qui la salisse. » Recco entre alors dans une crise de rage folle. « Je suis innocent, je veux qu’on me passe au détecteur de mensonges ! » Il crie, agite ses bras. Le service tente de le calmer et l’expulse.


Cet incident reflète bien le climat de tension qui a régné tout au long de cette première journée.

Le personnage est déroutant, inquiétant. Là, lorsqu’il retrousse sa lèvre inférieure et qu’il montre les dents il ressemble à un animal carnassier prêt à mordre, à déchiqueter. Puis, il devient tout miel et obséquieux et ressemble à un enfant pris en faute. C’est ce double visage qui lui a permis de mettre en confiance ses victimes. Son employeur, M. Buffa, qui l’avait engagé comme livreur dans son magasin de matériel de plongée à sa sortie de prison, dira de lui : « C’était un employé parfait, gentil avec tout le monde. » M. Buffa indique qu’il est tombé des nues lorsqu’il a appris que Recco avait volé pour d’importantes quantités de matériel dans sa société. « C’est faux, archi-faux ! » tonne Recco. « Je louais ma chambre à d’autres employés. Ce sont eux qui vous volaient.Moi je vous dis merci pour ce que vous avez fait pour moi et je vous dis : sans rancune !»

Lorsque vient le moment de l’étude de personnalité de l’accusé, il balaie d’un geste la question du président : « Bah, pourquoi chercher dans le passé ? C’est le présent qu’il faut juger ! » On parle de son enfance, des drames de cette famille maudite de Propriano où les frères sont morts de mort violente et où les sœurs ont été internées ou sont totalement dépressives. Il est fier lorsqu’on évoque sa bravoure à l’armée mais se fâche lorsque le président Brunat rappelle qu’en 1960 il avait déjà tué un homme en Corse. « Vous influencez les jurés. C’est du passé. »

Comme au procès de 1962, Recco était revenu sur ses aveux signés. Se sentant en difficulté, il fait des mimiques, lève haut les bras et mime un morceau de pipeau. La foule gronde, il éclate de rire. « Ah, il y en a des réformes à faire ! »

Les psychiatres défilent à la barre. On apprendra qu’il se raconte avec complaisance et ostentation mais que 17 ans de détention lui ont permis de mettre au point un système de défense particulièrement efficace. Le Dr Jean-Marie Abgrall parlera d’une émotivité importante mais bien contrôlée, d’une violence contenue et d’une absence d’émotion à l’idée de la mort. Tous sont d’accord : il n’y aucune anomalie mentale chez lui.

Il aime bien que l’on parle de lui. Pas une seule fois il n’interrompra les experts. Il vit son heure de gloire.

« Je suis le seul détenu de France à être encore dans un Q.H.S, sans parloir et sans visite. » Il met ses bras en croix et dit : « On me demande souvent comment je peux tenir. Alors je dis : la foi, la foi. » La tête penchée sur le côté, il veut une nouvelle fois donner l’image du Christ dont il « endure les souffrances. »

A l’évocation de la tuerie de Carqueiranne, il devient nerveux. Il interrompt fréquemment le colonel Berto pour affirmer que tout cela n’est que mensonges, qu’il était dans un état second. Recco pense sans doute s’être bien tiré à l’issue de cette première journée. Il oublie que l’insolence, l’agression et la dérision sont des armes qui ne le servent certainement pas. (J-P Meriadec)

*L’atmosphère est explosive : à tout instant on craignait le pire. Jamais peut-être la cour d’assises du Var n’avait connu un tel climat. Hors du palais, la foule crie ‘justice’, à l’intérieur, les familles des victimes crient ‘vengeance’. La tension sera telle qu’il faudra évacuer une fois la salle et maitriser Recco.

A la suspension de séance, vers midi, M. Guy Morel, l’époux d’une des employées assassinées, se rue sur l’épouse de Recco. On l’écartera, mais il sera difficile de le ramener à la raison. Les avocats de la défense sont sévèrement pris à partie et doivent regagner leur véhicule sous escorte à la sortie du palais de justice. (J. Guerbois)


*A la demande de Me Collard, avocat de la partie civile, le président Brunat avait autorisé hier une confrontation entre Thomas Recco et Jean-Philippe Le Goff, qui a perdu son père et sa jeune sœur dans la tuerie de Carqueiranne. Au départ, il s’agissait de savoir si, dans les locaux de la gendarmerie du Pradet, le jeune garçon avait agressé l’accusé. Mais le face-à-face a pris un tour dramatique. Pathétique même. Jean-Philippe s’est tourné vers Thomas Recco, duquel il n’était séparé que de quelques mètres. Il l’a regardé droit dans les yeux et lui a dit d’une voix brisée :

-« Dis moi pourquoi tu as tué Sandrine. Dis-moi le ! »

Et Recco, pour la première fois, a baissé les yeux.

-« Tu sais que je suis innocent. Je comprends ta peine et ta douleur, mais je préfère ne pas te répondre. »

- « Dis-moi pourquoi tu as tué ma sœur. Tu l’avais devant toi. Elle te regardait. Tu l’as tuée lâchement. »

- « Non, je suis innocent ! »

- « Et tu te dis un homme ! »

Et sous les exhortations du président, Jean-Philippe Le Goff, qui vit un calvaire depuis le procès qu’il suit debout, appuyé à une barrière, a regagné sa place. Ses jambes tremblaient. Recco, qui venait de perdre un peu de sa superbe, paraissait durement accuser le coup.

La journée d’hier n’a pas été bonne pour lui. Après ses excès de la veille, ses avocats ont décidé de réagir. Me Lombard s’était fâché : - « Recco, cela suffit. Je vous adjure de faire preuve de dignité à l’image de la partie civile. Laissez vos avocats travailler et taisez-vous ! »

Recco a balbutié un timide « bien maitre ». Puis a ajouté : « Bon. Je ne parlerai plus. De toute façon, j’ai mal à la gorge. »

Mes Lhote et Monneret sont consternés lorsque, à la suite d’un mouvement d’humeur dans la salle, il se tourne vers la salle et lance : « On n’est pas au cirque Pinder ici. Un peu de respect pour la cour s’il vous plait ! »


Hier matin, il avait officiellement la parole. Le président Brunat lui a demandé de s’expliquer sur l’affaire de Carqueiranne. Triturant nerveusement les boutons de sa veste, s’excusant auprès des jurés de « ne pas savoir plaider », il allait donner sa version des faits.

« Quand j’ai quitté mon travail à 17h, je me suis rendu au centre de plongée sous-marine pour gonfler mes bouteilles. Puis je suis allé chez ma tante où j’ai pris une douche. Après, je me suis rendu chez Chantal, qui était ma fiancée, et j’ai regardé les informations de 20h. A minuit, il y a eu le coup de téléphone de mon cousin René Napo, qui m’avisait que les gendarmes me cherchaient. J’ai décidé d’aller à Carqueiranne pour voir ce qui se passait, mais au premier péage, j’ai fait demi-tour. J’ai pensé à ma liberté conditionnelle menacée et je suis allé chez mes cousins, les Caba, pour leur demander de me fournir un alibi. Je suis retourné à mon studio et je me suis couché. Au petit matin, les gendarmes venaient me chercher. Si j’avais été coupable, vous pensez bien que je ne les aurais pas attendus. »

Puis il décrit les « tortures » qu’il aurait subies dans les locaux de la gendarmerie du Pradet. « J’avais des menottes au pied et les mains liées dans le dos. Ils me frappaient à coups de poings dans le ventre et me donnaient des manchettes dans la nuque. Leurs griffes, leurs coups, m’ont crevé les tympans. Le sang coulait dans ma bouche. Puis ils m’ont martyrisé à l’aide d’un manche à balai. Croyez-moi, chez eux, c’est pire que chez Amin Dada et Khomeiny. Les violences ont duré deux jours. A la fin, j’ai signé tout ce qu’ils ont voulu. Mais tout est faux, archi-faux. »

Le président :-« Mais ces aveux, vous les avez réitérés devant M. Nunez, le juge d’instruction. »

Recco : -« Bien sûr. Le juge parlait avec les gendarmes et se servait de leur procès-verbal pour rédiger le sien. Moi j’étais une loque humaine. J’étais dans un état second. Comme ce juge italien auquel les Brigades Rouges ont extorqué des aveux. »

Les médecins l’ayant examiné ont bien noté quelques ecchymoses et une plaie sèche au niveau du tympan, mais ne peuvent rien dire si elle était récente ou ancienne. On l’a attribuée à un accident de plongée dont il était un grand pratiquant.

-« La plongée à le dos large, je ne souhaite à personne de plonger à la gendarmerie du Pradet ! »

Les gendarmes viennent à la barre. Le chef de brigade, l’adjudant Besset, dans un remarquable exposé, explique tout le déroulement de l’enquête. Les mensonges, les faux alibis de Recco, ses aveux devant le gendarme Bertrand, à qui il a déclaré : « Tu es une putain avec ton air tranquille, tu m’as fait tout avouer ! » Celui-ci raconte : « Recco m’a dit : ‘Moi, quand je vise quelqu’un, je vise toujours derrière la tête. Comme ca je n’ai pas besoin de me retourner pour voir si la personne est morte.’ »

Le gendarme Carquot vient à son tour. Il raconte comment il a retrouvé, dans le tiroir d’un débarras chez la tante de Recco, les clés de l’appartement du rez-de-chaussée de la villa des Le Goff, à Carqueiranne. Cette pièce à conviction constitue l’un des éléments essentiels de l’accusation, puisque ces clés avaient disparu le jour du crime.

« Bien sûr, dit Recco, les gendarmes ont arrangé la sauce à leur façon. Pas étonnant qu’il y en ait actuellement trois aux Baumettes. Et puis vous avez vu le travail que le G.I.G.N a fait aux trois soi-disant terroristes irlandais à Paris ? Ils ont fait la même chose avec moi. Ce sont eux qui ont apporté les soi-disant preuves. »

Sent-il qu’il n’est pas crédible ? Lui-même le perçoit. (« Quoi que je dise, on ne me croit pas. ») Il semble avoir perdu sa combativité. Son personnage ne passe pas et il ne semble pas en avoir de rechange dans son arsenal de mauvais comédien. La suite du procès portera sur la tragédie du ‘Mammouth’ de Béziers. (J-P.M)


*La journée d’hier a été dominée par les témoignages de quatre femmes : ceux de Mmes Le Goff et Coutrix qui ont donné une grande leçon de pudeur et de dignité au milieu d’un climat détestable. L’épicière marseillaise a eu le courage de venir confirmer l’alibi qu’elle fournit à Thomas Recco. Ensuite, l’épouse de l’accusé, a tenu jusqu’au bout le rôle de la femme amoureuse, malgré l’hostilité qu’elle suscite dans le public.


Menue, fragile, Mme Le Goff, qui a perdu son époux et sa fille Sandrine à Carqueiranne, explique qu’elle détestait Recco que lui avait présenté un ami travaillant comme elle à « La Pinède », institution pour enfants handicapés. « Mon mari ne l’aimait pas non plus. Il le trouvait bruyant, fanfaron, nerveux. Nous n’avions aucune confiance en lui. Il voulait à tout prix acheter à mon fils Jean-Philippe un pistolet de collection. Nous avions adjuré notre fils de ne jamais accéder à cette demande. »

Mme Le Goff ignore tout du mobile de la tragédie. « Mon mari était un homme de rigueur et de grande droiture. Si Recco lui a demandé quelque chose qui sortait de la voie rigoureuse qui était la sienne il s’est fâché et a certainement réagi. Il n’a pu dire à Recco que ses quatre vérités. Alors avec ce genre de personnage, tout pouvait arriver. »

Thomas Recco lui répond : « Sachez bien, Madame, que je partage votre douleur. » Mme Le Goff se tourne vers lui et lui lance : « Je vous en prie, taisez-vous, cessez cette comédie. » Puis elle s’effondre. « Pourquoi êtes-vous venu ce soir-là ? Pourquoi avez-vous tué mon mari et ma petite fille ? » Elle perd connaissance. Les pompiers l’emportent hors de la salle d’audience et Recco poursuit sa litanie : « Je suis innocent, je suis victime d’une machination, je suis le bouc émissaire idéal. »

Les époux Caba sont des cousins de Recco. Dans un premier temps, croyant qu’il s’agissait d’un problème mineur, ils avaient accepté de fournir un alibi et avaient déclaré qu’il avait diné avec eux le soir du meurtre. Le lendemain, en apprenant l’ampleur de la catastrophe, ils s’étaient rétractés. « C’est mon mari qui m’a demandé de dire la vérité, raconte Fernande Caba, il était sûr que nous risquions 20 ans de prison. »

Il fallait un certain courage pour confirmer un des alibis de Recco. Ce courage une femme l’a eu. Il s’agit de Mme Ordioni, qui exploite un commerce de fruits et légumes à proximité de l’immeuble où logeaient Recco et sa fiancée Chantal. Dotée d’un fort tempérament, elle ne se laisse pas impressionner par les avocats de la partie civile. Une main posée sur la hanche, elle raconte : « Le 18 janvier, Thomas Recco est passé devant mon magasin entre 19h et 19h30. Il m’a saluée. Je le vois tous les jours et je l’ai parfaitement reconnu. Oui, j’ai bien vu Thomas Recco. J’en suis sûre à 95%. »

L’avocat général, M. Brejoux, s’adresse à Mme Ordioni : « Savez-vous qu’un faux témoignage peut être puni ? »

L’épicière relève la tête : « Je n’en sais rien mais cela n’a pas d’importance. Moi je dis la vérité. »

M. René Paul, un boucher du quartier, n’a pas les mêmes accents de sincérité lorsqu’il affirme que Recco est bien venu entre 18 et 19h lui acheter des cailles. Il en est certain aujourd’hui mais lors de sa première déposition qui fut enregistrée trois jours après le drame, avait déclaré que Recco n’était pas revenu dans son commerce depuis le 11 janvier. De plus, les cailles n’ont jamais été retrouvées et Recco se met dans une fâcheuse position en disant les avoir offertes à l’un de ses compagnons de plongée sous-marine dont il refuse de donner le nom parce qu’il « n’aime pas compliquer la vie des gens » et que cet ami lui avait offert des gants de plongée volés.

-« Vous savez, il y a prescription depuis », lui dit M. Brejoux.

- « Peut-être, mais moi la justice il y a longtemps que je ne lui fais plus confiance ! » Recco s’en prend à nouveau au magistrat qui a instruit son affaire à Toulon : « Moi, j’aurais voulu que ce soient les juges Michel, Pascal ou Ceccaldi qui s’occupent de mon cas ! »

Tous les autres « témoins » cités par Recco se défilent. Non, ils n’ont pas vu l’accusé le 18 janvier, comme ce dernier l’a accusé.

Puis Mme Coutrix vient à la barre. Depuis le début du procès, son émotion, sa dignité, ont impressionné les jurés et le public. Contenant ses larmes, elle raconte la soirée du 18 janvier. Elle parle du coup de fil que lui a donné la directrice de « La Pinède » alertée par Sandrine. Elle dit comment elle a demandé à son mari ce qui se passait chez les Le Goff, dont la villa est située au-dessous de la leur. Elle dit les coups de feu et son angoisse lorsqu’elle a appelé son mari qui se dirigeait, dans la nuit, vers la maison où Gilles Le Goff était déjà mort. Elle explique comment elle a alerté un autre voisin, Daniel, et comment tous deux ont découvert la tuerie.

« J’ai entendu des bruits de pas. Un homme que je n’ai pas vu, le meurtrier, remontait le chemin qui conduit à la route. C’est moi qui ai alerté les pompiers et la gendarmerie d’Hyères. » Avant de regagner sa place, elle regarde longuement Recco sans prononcer une parole. Et il baisse les yeux pour la seconde fois.

On entendra encore la directrice de « La Pinède », Mme Simo et une autre voisine, Mme Lahoutte, évoqueront les coups de fils affolés de la petite Sandrine qui disait : « Un homme en veut à papa, c’est le cousin de René. On essaye d’entrer dans la maison.»

Chantal Recco porte la tenue de son mariage avec Recco à la prison de Toulon. « On m’a insultée, on m’a frappée, un homme m’a dit qu’il me ferait la peau. Je veux que l’on sache tout cela. »

Cette jeune femme de 33 ans ne renonce pas : « J’ai épousé cet homme parce que je l’aime et parce que je sais qu’il est innocent ! » Elle explique comment Recco est arrivé chez elle peu après 21h. « Nous avons diné et nous nous sommes couchés. A minuit, nous avons reçu un coup de fil de la femme de René Napo, le cousin de Thomas. Elle était inquiète. Elle a parlé d’un drame à Carqueiranne et a dit que son mari avait été interpellé. Thomas était interloqué. Puis il est parti parce qu’il ne voulait pas me créer d’ennuis. »

Le lendemain, Recco était interpellé dans l’appartement de sa tante. Cette tante, Mme Antoinette Susini, dont Recco dit qu’elle est sa « seconde mère », viendra affirmer que son neveu est venu après 20h, le soir du drame, prendre une douche chez elle. « Je l’ai vu sans le voir. J’étais allé faire des courses. Quand je suis revenue, une serviette mouillée pendait dans la douche et la porte était fermée d’un tour de clé alors que j’en avais donné deux en partant. » Elle ne comprend pas ce que les clés de l’appartement des Le Goff faisait dans un tiroir.

*Avec l’évocation du triple meurtre de Béziers qui a débuté hier, on a l’impression de revivre les débats de la tragédie de Carqueiranne. Les trois caissières ont été tuées de la même façon que les trois victimes varoises (Renée Chamayou, 25 ans, Josette Alcaraz, 27 ans et Sylvette Maulre, 27 ans). C’est la même arme qui a été employée. Une différence pourtant : à Béziers, le mobile, c’est l’argent. Mais il n’a jamais été retrouvé.


Le commissaire principal Serage, du S.R.P.J de Montpellier, explique le drame qui s’est déroulé de 22 décembre 1979 : « A 13h45, ce samedi de veille de fêtes, une caissière, Mme Cano, se présentait à la porte de la salle de comptage du supermarché. Elle sonnait en vain. Inquiète, elle regardait à travers le hublot de la porte blindée et voyait les jambes d’une femme étendue sur le sol. Elle donnait l’alerte et quelques minutes plus tard, on découvrait les trois jeunes femmes baignant dans leur sang. Elles avaient été tuées d’une balle dans la tête tirée à bout portant. »

Sur les lieux, un carton contenant trois vestes usagées a été découvert. Il permet de comprendre le déroulement des faits. Quelqu’un avait apporté ce paquet et, comme il ne passait pas par le trapon, l’une des victimes avait ouvert la porte. L’assassin est alors entré pour accomplir son forfait en dix minutes et partir avec 600.000 F. L’enquête piétinait jusqu’au drame de Carqueiranne et l’arrestation de Recco. Une caissière le reconnu dans le journal. Quelques jours avant, elle avait passé commande d’une tente de plongée sous-marine à un employé de la société « Sporasub ». Recco était venu livrer la marchandise dans la salle de comptage. Ce témoignage en amena d’autres. Une autre jeune femme l’avait également reconnu près de la caisse n°1. Un retraité, M. Maffre, avait engagé la conversation avec lui devant le rayon vin et spiritueux. Son regard « bleu et froid » l’avait frappé.

Recco a reconnu avoir livré au « Mammouth » le 13 juin mais nie y être revenu le 22 décembre.  « Je suis venu à la demande de mon employeur. Mme Coste était malade. J’ai tourné un bon moment dans le magasin, ne sachant que faire du colis, jusqu’au moment où l’on m’a dirigé vers la salle de comptage. Le paquet ne passait pas la trappe. On m’a ouvert la porte de l’intérieur mais je ne suis pas entré. J’ai glissé le colis dans l’interstice et l’on m’a tendu le bordereau. Je suis reparti. J’ignorais que c’est là que l’on rassemblait l’argent. »

Le président demande à Recco où il était le 22 décembre. « Ce jour-là, je ne travaillais pas. J’ai réparé l’aspirateur puis je suis allé chez un garagiste pour lui demander s’il avait une petite voiture à me vendre pour mes parents. Ma mère m’avait téléphoné la veille pour me la demander. Ensuite, je suis revenu à l’appartement. J’ai déjeuné avec Chantal et l’après-midi nous sommes allés nous promener à Gémenos et à la Sainte-Baume. Chantal adore le grand air. »

Entendue à l’époque, Chantal ne s’était pas souvenue de cette promenade et Recco a souvent varié à propos du coup de fil de sa mère. Cette dernière, pour le sauver, avait déclaré l’avoir appelé le jour-même.

Les experts ont défilé. Le Dr Ayral de Montpellier, médecin légiste, expliqua que les trois employées ont été tuées de la même façon : une balle derrière l’oreille gauche. Josette Alcaraz fut la première. Renée Chamayou la seconde : elle avait mis ses mains derrière la tête pour se protéger. Sylvette Maurel a reçu un coup de canon sur la bouche avant de tomber à terre.

Pour le Dr Robert, les six meurtres ont été commis avec la même technique. Même précision dans l’exécution, même économie de moyens. Les sept projectiles tirés à Carqueiranne et à Béziers proviennent de la même arme. M. Baylac, expert en balistique, estime qu’il est rare de trouver autant de similitudes.


Etait-ce l’arme de Recco ? Le matin, l’un de ses anciens camarades de travail, Patrick Verdier, avait fourni des informations capitales : « Recco m’avait à plusieurs reprises demandé de lui procurer une arme. Le 3 janvier 1980, il m’a dit qu’il comptait quitter « Sporasub » pour monter une plage privée avec pédalos et planches à voile. » Où Thomas Recco avait-il pris l’argent de cette reconversion soudaine ? Les employés de « Sporasub » se souviennent que Recco leur avait offert du champagne et qu’il parla du hold-up de Béziers, déclarant notamment : "C’est vraiment sanguinaire. Les gens qui ont fait ça méritent la mort." 

Pour tout le monde, il menait un train de vie supérieur à ses moyens. Une secrétaire de la société lui avait parlé de son intention d’acquérir une voiture. Recco lui avait dit : ‘Moi, je vous prête 30.000 F tout de suite si vous voulez, et sans intérêts.’ C’est encore par le personnel de « Sporasub » que l’on apprend la visite, peu après l’arrestation de l’auteur présumé du carnage de Carqueiranne, de sa compagne Chantal. Elle était venue demander si son fiancé avait travaillé le 22 décembre, date des meurtres du « Mammouth ». En apprenant que la société était fermée ce jour-là, elle avait éclaté en sanglots en disant : « J’aurais préféré qu’il fasse ça pour une femme. » Or on sait que Chantal Recco a confirmé l’alibi de celui qui est devenu son mari selon lequel, ce jour-là, ils étaient allés se promener dans la Sainte-Baume. Cette dernière journée de débats a été mauvaise pour Recco qui pourtant fait tout pour se rendre sympathique. N’a -t-il pas dit hier : « Heureusement qu’il y a la justice et la police dans notre pays sinon ce serait l’anarchie » avant de conclure par un vibrant « Vive la France ! » (JP Meriadec)

*Micheline Recco, c’est Electre. « Chaque fois qu’il y a un malheur, ca tombe sur les Recco, c’est comme le tonnerre » dit-elle, narrant l’incroyable malédiction de sa famille.

-« Il ne vous reste plus qu’un fils » lui dit le président Brunat.

C’est hélas vrai. Sur les onze enfants, rares sont ceux ayant eu une existence paisible.


 Toussaint, l’ainé mort en 1973, a été tué par une décharge de chevrotines tirée par un de ses beaux-frères. Pierre, de douze ans son cadet, a été tué par deux hommes en 1976 sur la plage. Françoise, l’épouse du meurtrier de son frère, a succombé à un ‘coup du lapin’ après une chute dans un escalier. Antoinette ne jouit pas de toutes ses facultés mentales. Thomas est l’accusé de ce procès et un autre fils est mort empoisonné par le lait qu’il avait absorbé. Antoine est actuellement incarcéré, soupçonné d’avoir fait disparaitre deux vacancières qu’il avait emmenées à la pêche.

Mais Micheline Recco ne succombe pas à l’accablement, ni à la faiblesse. Il se dégage la volonté farouche de protéger les membres égarés d’une tribu dont elle devenue le chef.

Thomas lui crie « Je suis innocent à 100% maman. Je n’en peux plus, je parle même de me suicider. »

*Les débats sont terminés. Tous les témoins et experts ont pu s’exprimer comme ils l’entendaient. Le verdict sera rendu mardi.

*Hier, Recco a perdu pied. Plus de grimaces, ni de mimiques déplacées. Face à l’artillerie lourde de la partie civile, il paraissait avoir jeté le gant. Fini les « Je suis victime d’une machination judiciaire ! » M. Collard lui a d’ailleurs répondu : « Allons Recco, rangez vos slogans publicitaires. »


Mais au début de cette avant-dernière séance, il avait pourtant repris ses bouffoneries : « Monsieur le président, vous avez été formidable ! Si j’avais eu un juge comme vous dans mon affaire, nous aurions fait un boulot terrible. Mais vous le savez, les gendarmes et les juges ont commis des irrégularités flagrantes pour tromper la justice divine. Le ministre de l’Intérieur a lui-même reconnu que dans la police, il existait des brebis galeuses. Je remercie Gastounet… »

Avec beaucoup de précision, M. Rivolet a détaillé tous les points qui accusent Recco. Il l’exhorte à dire enfin la vérité. « Ne serait-il pas bien, moralement, de vivre en accord avec vous-même ? Dites-nous que vous avez commis ces crimes. Si vous ne le faites pas, vous n’honorerez ni le peuple corse, ni la race des hommes. » Recco se contente de dire, en haussant les épaules : « Que du vent ! »

M. Collard a prononcé une des ses plus bouleversantes plaidoiries. « Aujourd’hui, vous avez devant vous un pitre d’assises, mais le 18 janvier à Carqueiranne, il a tué trois fois. » Il parle de Sandrine, « morte les yeux grands ouverts dans l’agonie de la peur. Sandrine, c’est une voix d’outre-tombe qui accuse Recco. »

« C’est la nature de Recco qui le pousse à tuer. Sans raison. C’est un être enraciné, inscrit dans la mort dont le malheur est d’être né dans une famille qui n’est plus qu’un cimetière. Il tue parce que son indifférence à la mort est totale. »

S’adressant aux jurés, il lance : « Il y a dans cette affaire les morts que l’on enterre et ceux qu’on laisse vivre. Vous allez faire justice. Elle ne fera pas que notre chagrin sera moindre. »

M. Baldi désigne Recco du doigt : « Otez donc le masque pitoyable et sanglant dont vous vous êtes affublé depuis cinq jours. Votre attitude est une insulte. »

M. Meloux, avocat de la famille Algaraz, évoque le meurtre de Propriano : « Nous nous retrouvons dans la situation d’il y a vingt ans. »

Pendant ce temps, Recco a choisi de sombrer dans la somnolence, réelle ou feinte. Il avait perdu toute sa splendeur, sa dernière réaction d’innocent outragé ayant provoqué le jet d’une chaussure de la part d’un spectateur. Le masque de l’ironie était tombé et Recco s’est brutalement refermé sur lui-même.

M. Cristol s’adresse à lui : « Tu as tué la mère d’un enfant et peut-être la tienne ne pourra plus jamais poser sa main sur ta joue. Je souhaite que ton âme arpente éternellement les eaux du golfe de Propriano et ne puisse regagner le port. »

Mais Recco est absent et il entendra jusqu’au bout les plaidoiries des parties civiles sans intervenir.

M. Lombard pour la défense : « Au nom de votre mère, au nom de tous ceux que vous aimez, au nom du Christ, vous n’avez plus rien à nous dire, Recco ? »

-« Je suis innocent, maitre. »

Les aveux et les reconnaissances ? « Si vous enlevez les aveux et la reconnaissance, vous vous trouverez face à un dossier dont le vide donne le vertige » relève Me. Lombard. Si le doute fut plaidé, à aucun moment les défenseurs n’auront clamé l’innocence de Recco. « Si cet homme a tué 6 fois en 27 jours, c’est à désespérer de l’homme » poursuivait Me Lombard. « Si vous le condamner, vous condamnerez un fou, mais pas au sens juridique du terme. S’il est coupable, il voit peser sur lui une malédiction épouvantable. »

L’article 64 du Code pénal ne prend en charge que les cas pathologiques et non psychologiques. Ce contexte psychologique, Me Lhotte l’avait largement évoqué en désignant Recco, l’homme qui avait un jour pêché une tortue géante qu’on dépeça alors que les larmes coulaient de ses yeux. « Dès lors on chanta dans les villages la malédiction des Recco. »

« Il s’identifie au Catenacciu de Sartène » ajoute-t-il.

Avant que la cour et le jury ne se lève pour délibérer, Recco réagi : « Je suis Corse et possède une conception du respect et de l’honneur. Un Corse n’aurait jamais commis ces choses abominables. Je suis innocent comme notre Seigneur Jésus Christ. »

- « Satan ! » lui répond une voix dans la foule.

*Après un délibéré de près de deux heures, la cour d’assises du Var a condamné Thomas Recco à la réclusion criminelle à perpétuité. A l’énoncé de la peine, le public a applaudi à tout rompre.



28 Aout 1987 « Robinson volontaire aux Agriates »

Publié le 3 juillet 2018 à 9:40

Barbe de boucanier, chapeau de brousse et ventre de propriétaire, il se sent aussi à l’aise dans la minuscule crique de Peraldo que Crocodile Dundee au milieu de la jungle australienne. Parce qu’il ne voulait plus vivre au milieu des sacs postaux, Dominique a jeté sa casquette de préposé aux orties. Il s’est inventé un univers à la mesure de sa soif de liberté. Fuyant les servitudes du quotidien, ce Robinson volontaire vit comme aux temps primitifs, de chasse et de pêche.

Peraldo, coincée entre le Lodu et Saleccia, apparait comme un paradis. Deux maisonnettes en pierres sèches, un abri de pêcheur en bois constituent toute l’urbanisation que l’on découvre quand le bateau s’amarre au ponton de fortune. Dans l’eau claire, les langoustes se prennent dans les nasses. En fait, ce sont des tambours de machines à laver.

Autour du mat de cocagne se trouve une grande table carrée. Autour de Dominique se trouvent des habitués des lieux. Surtout des femmes, créatures à moitié habillées ou complètement nues.

Il possède même un animal domestique : une vipère qui chasse les souris dans la « chambre bleue » où sont reçus les amis. Car Dominique, solitaire au grand cœur, aime la société. Hiver comme été, sa table est prête. Ragout de haricots ou bouillabaisse, personne ne s’en va le ventre vide. Comment fait-il ? Il n’y a pas d’épicier à moins de trois heures de marche. On trouve en tout cas dans son placard une farine spéciale avec laquelle il fait son pain. Pour l’eau se trouve un trou dans le sable, un tuyau et un bidon. Douche en plein air pour tout le monde.

« Ma première corvée, c’est d’allumer la cuisinière. Après, je prends mon fusil et je vais à la chasse du côté de l’étang. Pendant ce temps, la marmite est sur le feu. »

Est-il isolé ? « Oui, parfois, quand la rivière est en crue et qu’elle déborde sur la piste. »

Il ne vit jamais la solitude comme une souffrance. « Ici, je vis en communion avec la nature. »

S’il a pu construire si près du rivage, c’est par la bénédiction d’un arrêté préfectoral. Occupant le domaine public maritime, il a bâti avec ses amis un abri en bois pour lequel il acquitte 2300 F. de redevance par an. Une autorisation limitée à cinq ans mais renouvelable.

Une télé en noir et blanc diffuse trois chaines. Il lit aussi, « uniquement des livres écologistes sur les plantes et les champignons. »

Et le travail dans tout ça ? Il s’est donné une raison sociale : il sera patron pêcheur. Durant l’été, il vend à Saint Florent suffisamment de poissons pour satisfaire ses besoins.

L’été, il rend aussi service, devenant tour à tour guide, infirmier, dépanneur de bateaux à la dérive et même vétérinaire. Un jour, il a même chassé un importun qui regardait de trop près les Eves dévoilées de son paradis.

Il est seul à la morte saison. Ses cousins de Vescovato lui rendent visite par la piste le dimanche.

« J’aime la société et les bringues, mais pas de femme chez moi plus de quarante-huit heures. » Du sentiment oui, mais à durée limitée.

Le programme politique de son territoire est affiché dans la cuisine sur une bouée de sauvetage accrochée au mur : « Lascia core ! »

Envisage-t-il parfois un bref retour à la civilisation ? « Oui, je vais aller demander une subvention pour entretenir la crique… » (Jean-Pierre Girolami -Gérard Baldocchi)



27 Aout 1987« Franciscorsa : la Corse en 20.000 volumes et 790.000 microfilms »

Publié le 3 juillet 2018 à 8:40

 Franciscorsa, c’est avant tout une fabuleuse mémoire historique. Une source de connaissance sciemment triées et répertoriées par un groupe d’amis tous uni par une même passion : l’Histoire de la Corse. Un travail de titan effectué avec les moyens du bord, mais qui a su évoluer avec son époque.

Plusieurs années de recherches ont permis à l’association de gagner ses lettres de noblesse. Une réussite et des travaux sur lesquels veille le maitre à penser des lieux : le père André Marie.

C’est en 1964 que l’association a effectué ses premiers pas. « A l’époque, on m’avait demandé de récupérer tous les bouquins que j’estimais valable et qui se trouvaient dans tous les couvents franciscains », nous raconte le père André Marie. Bon nombre de ces volumes se trouvent aujourd’hui dans la bibliothèque de l’association qui totalise pas moins de 20.000 volumes environ. Certains livres datent d’avant 1500 ! Des rapports ont été établis avec les archives de Gênes et de nombreux documents privés ont été portés à la connaissance de l’association par des familles insulaires.

Archives familiales précieusement engrangées dans la mémoire de leurs ordinateurs, et offertes aux visiteurs en quête de repère. Chaque année, entre 30 et 60.000 microfilms circulent. On en fait notamment des copies pour des étudiants. Tout a été minutieusement répertorié, recensé, numéroté pour faciliter au maximum les recherches des visiteurs. Franciscorsa se trouve au couvent des Capanelles.