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9 juillet 1972 : " Avant Toni Casalonga, le berger de Pigna ne savait pas que ses flûtes pouvaient devenir des objets d'art"

Publié le 24 novembre 2018 à 6:10

 Il y a une dizaine d’années, un petit village se mourrait parce qu’il lui semblait, à notre ère citadine, qu’il n’avait guère mieux à faire. L’école de Pigna s’apprêtait à fermer ses portes. Et c’était là une bien poignante perspective pour les nonnes du coin qui désespéraient de ne jamais plus entendre les cris des enfants dans la courette de leurs récréations d’antan. A moins d’un miracle…

Ce miracle est venu, en prenant la forme inattendue d’un souvenir…Le souvenir qu’avait conservé de Pigna un jeune artiste ajaccien venu là passer ses vacances d’adolescent…

Toni Casalonga, 34 ans, marié et père de famille, ancien élève des Beaux-Arts de Paris et de l’Académie de Rome, n’avait pas oublié l’image de ce village où il rêvait de revenir. Pour s’y installer et y vivre.

Lorsqu’il revint, il perçut aussitôt la menace qui pesait sur Pigna destiné à s’éteindre. Mais il ne jugea pas la situation comme perdue. « Quand on ne dramatise pas les situations, elles sont simples… » dit ce garçon dont les traits disent l’intelligence et la volonté.

Avec ses talents de peintre, sculpteur et graveur, et le renfort de deux amis, (Alexandre Ruspini, un ébéniste ajaccien, et André Truchon, un potier parisien), il entreprit de renverser le cours du destin de Pigna.

Les trois hommes furent tout d’abord accueillis avec la curiosité bienveillante que l’on réserve aux étrangers. Le reste fut un travail de longue haleine. Comment faire admettre à des gens qui étaient par essence des agriculteurs ou des bergers qu’ils pouvaient être des artistes ? Si Pigna renait aujourd’hui de ses cendres, c’est bien parce que Toni Casalonga et ses compagnons ont su ne pas aristocratiser leur métier, ne pas élever de barrières entre eux et les autres.

Ce n’était pas la moindre des tâches. Le début de leur réussite consista à démontrer à un berger local que les flûtes qu’il fabriquait pour s’amuser, pouvaient être des œuvres d’art et qu’elles pouvaient constituer une œuvre et une production sérieuse.

Partant de constat « qu’on n’apprend rien à quelqu’un, mais qu’on le met en contact avec un marché », Toni Casalonga et ses amis ont ainsi mené tout un groupe d’habitants du village vers une fabrication artisanale concertée.

Ainsi est née « la Corsicada », coopérative dont la rentabilité est certaine et qui possède désormais huit points de vente en Corse et un neuvième à Paris.

Pigna, le village des artistes, fabrique aujourd’hui des bougies décorées aux fleurs du maquis, de petites chèvres, des sous-verres, des santons. L’un des plus étonnés fut sans doute le propriétaire Pierre Salducci dont les orangers reproduisaient jusqu’à naguère des fruits si petits qu’ils étaient pratiquement invendables.

Pour lui, on a retrouvé une ancienne recette d’un vin d’orange qui revit maintenant son heure de gloire. Le succès est au rendez-vous : cette année, on ne pourra satisfaire la demande en dépit de la production de 2000 bouteilles !

Mieux encore, on récupère la pulpe des orangers pour en faire de la confiture. Rien ne se perd. Surtout pas les efforts louables. Pigna, dont le « produit local brut » a augmenté de 50%, revit maintenant des heures souriantes et le village s’est repeuplé de 40%.

Quant à Toni Casalonga, il continue de faire surgir des trésors d’une inlassable imagination. Sa dernière initiative ? Produire avec illustrations sous forme de ravissantes gravures à l’eau-forte de merveilleuses traductions en langue corse d’œuvres poétiques anglaises, française et vietnamiennes. (André Luchesi)


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