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27 décembre 1992: « Les richesses à préserver du Giussani »

Publié le 30 décembre 2018 à 11:55

 Une poêle trouée, un feu crépitant, une poignée de châtaignes…C’est tout le plaisir de la Corse en automne et en hiver. La châtaigne possède aussi son royaume en Haute-Balagne, dans le Giussani. La région regroupe quatre communes : Vallica, Mausoleo, Olmi-Capella et Pioggiola. Sur le territoire de Pioggiola s’étend une magnifique châtaigneraie qui fut plantée au milieu du XIXème siècle sous l’impulsion des autorités.

A Bornolacce, situé sur la route de la forêt de Tartagine, nous avons rencontré Jacques et Annie Luiggi. Après 20 ans passés aux quatre coins du monde comme instituteurs, ils ont choisi de jeter l’ancre il y a huit ans dans leur village natal.


« Ici, il n’y a que des châtaigniers domestiques, des châtaigniers greffés qui donnent les plus beaux fruits. On distingue trois variétés de châtaignes : la ‘campanese’, la plus petite, la plus brillante, avec une peau marron clair, et la meilleure pour être rôtie. La ‘Tighjulana’, marron foncé, que l’on consomme de préférence bouillie ou pour faire des crèmes et des confitures. Les ‘Ghjintile’ sont quant à elles séchées pour faire de la farine. Restent les ‘marunaghje’ ou bâtardes, qui sont énormes avec une peau dure à l’intérieur » nous enseigne Jacques Luiggi.

Une voisine arrive. Madeleine Volpei, 73 ans, la tante d’Annie. « La récolte commençait autrefois en novembre après les Morts. Il y avait cinq ou six familles de gros propriétaires qui employaient des gens à la journée, payés en châtaignes. Tout était propre, nettoyé, entretenu ! »

« La châtaigne, reprend Jacques Luiggi, était l’aliment de base. Chaque famille faisait sa farine. Il y avait trois moulins à eau. Certains avaient des séchoirs ou des coffres dans leurs greniers : on y tassait la farine pour empêcher qu’elle s’abîme, ça durcissait et ca faisait des blocs qu’on découpait. »


« Ici, c’était aussi une région d’élevage, s’exclame Madeleine Poggiola, et puis on labourait : blé, orge, seigle…et on récoltait les cocons sur les mûriers. »

Le Giussani était-elle une région pauvre ? Madeleine nous répond : « Disons qu’on ne manquait pas parce qu’on pratiquait le troc. On échangeait la farine, les poireaux et les haricots soissons avec de l’huile d’olive, du concentré de tomates et des figues d’en bas. »

« Et je ne parle pas de la transhumance et de la cueillette des olives que les femmes descendaient faire en Balagne. C’est ainsi que l’on vivait et par rapport à maintenant…c’était pas du gâteau ! Et puis tout s’est arrêté en 1939 avec le départ des jeunes pour la guerre. Et puis le départ de la brigade et des cinq gendarmes a marqué le début de l’exode. »


Parmi les fidèles qui ont choisi de rester ou de revenir, il en quelques-uns à vouloir croire en l’avenir…

La châtaigneraie est aujourd’hui à l’abandon et malade. « Les arbres ont le chancre. Fut un temps où on les vaccinait en mettant des capsules dans les arbres mais je ne suis pas sûr que cela ait porté ses fruits. Il y en a des centaines de morts » nous dit M. Luiggi.


Figure de la culture et instituteur à Olmi-Capella, Santu Massiani, confirme : « La châtaigneraie est en perdition, dans 10 ans, 80% de sa surface aura disparu. La maladie est partie de la vallée de ‘Lavarozia’. Nous avons une belle châtaigneraie. Dans la vallée d’Orezza, certains en vivent et cela a permis de fixer de jeunes ménages. Il faudrait trouver des personnes au chômage qui souhaitent travailler dans la région et qui pourraient suivre une formation. Il faut sept exploitants pour ouvrir une coopérative. »

L’association peut être un moyen d’organiser la protection de la châtaigneraie. M. Léon Argenti, ancien conseiller général du canton de Belgodère, actuellement président du SIVOM du Giussani et maire d’Olmi-Capella l’a compris : à son initiative et grâce à la mobilisation d’habitants de la région, l’association ‘A Caracudu’ est née il y a deux mois. Présidée par Mme Jeanne Fratacci, elle compte 90 adhérents. Son but est de préserver le patrimoine naturel. « On détruit tout, s’agace M. Argenti. Sangliers, mouflons, lièvres, truites, perdrix dépérissent à cause du braconnage, les 4x4 font des ravages. On a créé des pistes pare-feu mais cela a ouvert la porte à tout ! Même chose pour les châtaignes ! On a planté des petits sapins : ils ont été coupés pour la vente. Ici, on coupe le houx à la base et le gui se cueille à la scie ! Les clôtures sont démolies et les fontaines salies… »



« Nous avons commencé l’entretien des ponts génois. Avec les municipalités, nous avons pris en main le destin de la maison forestière de Tartagine et restauré le refuge de Boccacroce. L’un de nos souhaits est qu’une bretelle du GR20 traverse le Giussani. Cette région est privilégiée des dieux. Le sens de l’accueil des gens d’ici y est aussi pour quelque chose mais malheureusement comme l’on dit : ‘trop bon…trop bête !’ » (Textes et Photos : Emmanuelle Pouquet)


Catégories : Années 90, Balagne, Culture et Patrimoine